{"id":2362,"date":"2020-01-06T14:17:19","date_gmt":"2020-01-06T13:17:19","guid":{"rendered":"http:\/\/jcfree.home.blog\/?p=2362"},"modified":"2020-12-03T14:53:55","modified_gmt":"2020-12-03T13:53:55","slug":"le-manager-malgre-lui-quand-moliere-eclaire-la-betise-organisationnelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/houpier.fr\/?p=2362","title":{"rendered":"\u00ab Le manager malgr\u00e9 lui \u00bb : quand Moli\u00e8re \u00e9claire la b\u00eatise organisationnelle"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/images.theconversation.com\/files\/306322\/original\/file-20191211-95130-1z0kid1.jpg?ixlib=rb-1.1.0&amp;rect=7%2C524%2C1182%2C806&amp;q=45&amp;auto=format&amp;w=926&amp;fit=clip\" alt=\"\"\/><figcaption>Illustration de Pierre Brissart pour une \u00e9dition de 1682 du&nbsp;<em>M\u00e9decin malgr\u00e9 lui<\/em>.&nbsp;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fichier:Moli%C3%A8re_le_M%C3%A9decin_malgr%C3%A9_lui.jpg\">Wikimedia commons<\/a><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><a target=\"_blank\" href=\"mailto:?subject=%C2%AB%C2%A0Le%20manager%20malgr%C3%A9%20lui%C2%A0%C2%BB%C2%A0%3A%20quand%20Moli%C3%A8re%20%C3%A9claire%20la%C2%A0b%C3%AAtise%20organisationnelle%20%E2%80%94%20The%20Conversation&amp;body=Bonjour.%20J%27ai%20trouv%C3%A9%20un%20article%20qui%20peut%20vous%20int%C3%A9resser.%20%22%C2%AB%C2%A0Le%20manager%20malgr%C3%A9%20lui%C2%A0%C2%BB%C2%A0%3A%20quand%20Moli%C3%A8re%20%C3%A9claire%20la%C2%A0b%C3%AAtise%20organisationnelle%22%20%E2%80%94%20http%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-manager-malgre-lui-quand-moliere-eclaire-la-betise-organisationnelle-128718\" rel=\"noreferrer noopener\">&nbsp;Adresse \u00e9lectronique<\/a><\/li><li><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/twitter.com\/intent\/tweet?text=%C2%AB%C2%A0Le+manager+malgr%C3%A9+lui%C2%A0%C2%BB%C2%A0%3A+quand+Moli%C3%A8re+%C3%A9claire+la%C2%A0b%C3%AAtise+organisationnelle&amp;url=http%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-manager-malgre-lui-quand-moliere-eclaire-la-betise-organisationnelle-128718%3Futm_source%3Dtwitter%26utm_medium%3Dtwitterbutton&amp;utm_campaign=none&amp;via=FR_Conversation\" rel=\"noreferrer noopener\">&nbsp;Twitter23<\/a><\/li><li><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.facebook.com\/sharer.php?u=http%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-manager-malgre-lui-quand-moliere-eclaire-la-betise-organisationnelle-128718%3Futm_source%3Dfacebook%26utm_medium%3Dfacebookbutton\" rel=\"noreferrer noopener\">&nbsp;Facebook137<\/a><\/li><li><a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.linkedin.com\/shareArticle?mini=true&amp;source=The+Conversation&amp;summary=Dans+un+essai+intitul%C3%A9+%5B%C2%AB%26nbsp%3BThe%C2%A0stupidity+paradox%26nbsp%3B%C2%BB%5D%28https%3A%2F%2Fprofilebooks.com%2Fthe-stupidity-paradox.html%29%2C+les+professeurs+Mats+Alvesson+et+Andr%C3%A9+Spicer+mettent+en+garde+les+managers+des+in...&amp;title=%C2%AB%C2%A0Le+manager+malgr%C3%A9+lui%C2%A0%C2%BB%C2%A0%3A+quand+Moli%C3%A8re+%C3%A9claire+la%C2%A0b%C3%AAtise+organisationnelle&amp;url=http%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-manager-malgre-lui-quand-moliere-eclaire-la-betise-organisationnelle-128718%3Futm_source%3Dlinkedin%26utm_medium%3Dlinkedinbutton\" rel=\"noreferrer noopener\">&nbsp;Linkedin<\/a><\/li><li><a href=\"https:\/\/theconversation.com\/le-manager-malgre-lui-quand-moliere-eclaire-la-betise-organisationnelle-128718#\">&nbsp;Imprimer<\/a><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Dans un essai intitul\u00e9&nbsp;<a href=\"https:\/\/profilebooks.com\/the-stupidity-paradox.html\">\u00ab&nbsp;The&nbsp;stupidity paradox&nbsp;\u00bb<\/a>, les professeurs Mats Alvesson et Andr\u00e9 Spicer mettent en garde les managers des institutions bureaucratiques qui ne laissent aucune place \u00e0 l\u2019expression de l\u2019intelligence humaine. \u00c0 cet \u00e9gard, ils parlent d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab&nbsp;stupidit\u00e9 fonctionnelle&nbsp;\u00bb. Au c\u0153ur de leur paradoxe, ils d\u00e9noncent l\u2019affectation des salari\u00e9s les plus comp\u00e9tents aux t\u00e2ches les plus stupides.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus \u00e9difiant dans l\u2019ouvrage d\u2019Alvesson et Spicer, c\u2019est la mani\u00e8re dont ils d\u00e9montrent l\u2019attrait suscit\u00e9 par cette stupidit\u00e9 fonctionnelle sur le court terme. En effet, l\u2019absence de remise en question et la conservation de structures processuelles s\u00e9culaires assurent une certaine stabilit\u00e9 et des \u00e9conomies de moyens cons\u00e9quentes. Cependant, lorsqu\u2019elle est pens\u00e9e sur le long terme, la stupidit\u00e9 fonctionnelle devient d\u00e9vastatrice. Elle est marqu\u00e9e par l\u2019imitation de la concurrence et la poursuite d\u2019objectifs sp\u00e9cieux. Cette stupidit\u00e9 p\u00e9renne devient alors la plus pure illustration de la b\u00eatise.La paradoxe de la stupidit\u00e9 (Ghislain Deslandes, 2017).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La litt\u00e9rature comme r\u00e9servoir de motifs<\/h2>\n\n\n\n<p>Quatre si\u00e8cles avant Alvesson et Spicer, Moli\u00e8re s\u2019int\u00e9ressait lui aussi \u00e0 la b\u00eatise, mais dans un tout autre contexte que celui des organisations. En observateur acerbe de la soci\u00e9t\u00e9 de son temps, Moli\u00e8re a mis en sc\u00e8ne la plupart des travers humains&nbsp;: l\u2019avarice, l\u2019hypocrisie, l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 et surtout la b\u00eatise. Dans&nbsp;<a href=\"https:\/\/editions.flammarion.com\/Catalogue\/etonnants-classiques\/theatre\/le-medecin-malgre-lui\"><em>Le m\u00e9decin malgr\u00e9 lui<\/em><\/a>, le dramaturge fran\u00e7ais nous offre une caricature sans concession des m\u00e9decins du Grand Si\u00e8cle. D\u00e8s lors, l\u2019\u00e9criture satirique du dramaturge appara\u00eet essentielle pour mieux comprendre les rouages subtils de la b\u00eatise humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si finalement Moli\u00e8re devenait un auteur tout aussi incontournable qu\u2019Alvesson et Spicer pour penser la b\u00eatise dans les organisations&nbsp;? Il s\u2019agirait alors de consid\u00e9rer la litt\u00e9rature comme un r\u00e9servoir de motifs dans lequel on viendrait puiser des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion pour mieux comprendre ce qui se joue dans les organisations.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette invitation \u00e0 un dialogue entre les deux champs disciplinaires a notamment \u00e9t\u00e9 initi\u00e9e par l\u2019\u00e9conomiste et professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 Stanford, James Gardner March. En effet, ce professeur a marqu\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9tudiants en d\u00e9laissant les classiques \u00ab&nbsp;\u00e9tudes de cas&nbsp;\u00bb pour&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.gsb.stanford.edu\/insights\/james-march-what-don-quixote-teaches-us-about-leadership\">travailler \u00e0 partir d\u2019\u0153uvres litt\u00e9raires<\/a>&nbsp;comme \u00ab&nbsp;Guerre et Paix&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Don Quichotte&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019ouvrage collectif&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.editions-harmattan.fr\/index.asp?navig=catalogue&amp;obj=livre&amp;no=58601&amp;razSqlClone=1\"><em>Litt\u00e9rature et management<\/em><\/a>&nbsp;paru en 2018, les professeurs Fabien de Geuser et Alain Max Gu\u00e9nette saluent eux aussi les potentialit\u00e9s offertes par la litt\u00e9rature pour enrichir les mod\u00e8les gestionnaires. D\u00e8s lors, litt\u00e9rature et sciences de gestion ne doivent pas \u00eatre envisag\u00e9es comme deux champs herm\u00e9tiques mais bien comme deux domaines qui s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent mutuellement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les deux formes de la b\u00eatise<\/h2>\n\n\n\n<p>On distingue traditionnellement deux formes de b\u00eatise. Il y a tout d\u2019abord une b\u00eatise premi\u00e8re, une b\u00eatise essentielle qui est l\u2019apanage de l\u2019inculte, de l\u2019ignorant et de l\u2019incomp\u00e9tent. Elle r\u00e9sulte de l\u2019absence d\u2019\u00e9tudes approfondies ou d\u2019un manque de comp\u00e9tences techniques. M\u00eame si elle peut se r\u00e9v\u00e9ler dangereuse, cette premi\u00e8re forme de b\u00eatise est curable gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019injection soutenue des connaissances qui font d\u00e9faut.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, s\u2019il suffisait d\u2019\u00eatre intelligent pour ne pas \u00eatre b\u00eate, autrement dit si la b\u00eatise n\u2019\u00e9tait qu\u2019une affaire d\u2019inculture ou d\u2019ignorance alors l\u2019espoir serait permis. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples.<\/p>\n\n\n\n<p>Loin d\u2019endiguer la b\u00eatise, l\u2019intelligence peut avoir pour effet de donner \u00e0 l\u2019imb\u00e9cile la conviction litt\u00e9ralement confortable que la b\u00eatise ne le concerne pas. C\u2019est ce que le philosophe Cl\u00e9ment Rosset appelle la&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Folio\/Folio-essais\/Le-reel-et-son-double\">\u00ab&nbsp;b\u00eatise du second degr\u00e9&nbsp;\u00bb<\/a>, c\u2019est une b\u00eatise intelligente mais fonci\u00e8rement incurable puisque l\u2019imb\u00e9cile croit qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 sauv\u00e9. L\u2019homme b\u00eate brandit alors sa culture comme un parafoudre oubliant par l\u00e0 m\u00eame qu\u2019il suffit de croire qu\u2019on \u00e9chappe \u00e0 la b\u00eatise pour tomber dedans.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces conditions, la b\u00eatise n\u2019\u00e9pargne personne, c\u2019est une menace incessante et cette menace, l\u2019imb\u00e9cile y succombe d\u2019autant plus ais\u00e9ment qu\u2019il se croit \u00e0 l\u2019abri. D\u00e8s lors, cette b\u00eatise du second degr\u00e9 n\u2019est pas tant une affaire de contenu qu\u2019une affaire de forme. La b\u00eatise n\u2019est pas du tout comme on le croit habituellement une chute ou une rechute dans l\u2019animalit\u00e9 ou dans l\u2019anormalit\u00e9, elle n\u2019est pas irrationnelle, c\u2019est au contraire l\u2019affirmation d\u2019une raison suffisante, d\u2019une raison outrecuidante, imbue d\u2019elle-m\u00eame et qui se r\u00e9clame des grands principes de la logique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quand le costume ne fait pas le manager<\/h2>\n\n\n\n<p>Il faut ici rappeler que dans les \u00ab&nbsp;entreprises, le management fait souvent partie des&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.strategies.fr\/blogs-opinions\/idees-tribunes\/4011352W\/devenir-manager-n-est-pas-la-seule-evolution-possible-en-entreprise.html\">propositions d\u2019\u00e9volution<\/a>&nbsp;\u00bb. On serait ici tent\u00e9 de pasticher Simone de Beauvoir, dans&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Folio\/Folio-essais\/Le-deuxieme-sexe2\"><em>Le&nbsp;deuxi\u00e8me sexe<\/em><\/a>&nbsp;en affirmant qu\u2019\u00ab&nbsp;on ne na\u00eet pas manager, on le devient&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il suffirait alors de quelques cours re\u00e7us en MBA ou de quelques s\u00e9minaires de coaching pour faire du salari\u00e9 lambda un encadrant cr\u00e9dible. Si le costume ne fait pas le manager, le titre fonctionne encore moins comme un&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/quand-dire-c-est-faire-john-langshaw-austin\/9782020125697\">\u00e9nonc\u00e9 performatif<\/a>. Il ne suffit pas de d\u00e9cr\u00e9ter un salari\u00e9 manager pour qu\u2019il le devienne effectivement. L\u2019anciennet\u00e9 et quelques conseils re\u00e7us sur le tas ne permettront pas n\u00e9cessairement de faire d\u2019un bon technicien un manager digne de ce nom.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 Moli\u00e8re nous donne de pr\u00e9cieuses le\u00e7ons avec sa pi\u00e8ce \u00ab&nbsp;Le M\u00e9decin malgr\u00e9 lui&nbsp;\u00bb. En effet, on y d\u00e9couvre le personnage drolatique de Sganarelle, un b\u00fbcheron et ivrogne notoire converti en m\u00e9decin pour \u00e9chapper aux coups de b\u00e2ton. En enfilant les v\u00eatements des m\u00e9decins du XVII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, Sganarelle multiplie les ruses et prend sa nouvelle fonction tr\u00e8s au s\u00e9rieux. Tout au long de la pi\u00e8ce, il s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 dispenser de v\u00e9ritables consultations. Si on suit le sens litt\u00e9ral du texte, l\u2019attitude de Sganarelle d\u00e9guis\u00e9 en faux m\u00e9decin rel\u00e8ve avant tout d\u2019une b\u00eatise du premier degr\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019incurie de celui qui ne sait pas vraiment ce qu\u2019il fait.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/images.theconversation.com\/files\/306316\/original\/file-20191211-95149-9hgh1g.jpg?ixlib=rb-1.1.0&amp;q=45&amp;auto=format&amp;w=754&amp;fit=clip\" alt=\"\"\/><figcaption>\u00ab&nbsp;Le malade imaginaire&nbsp;\u00bb (Honor\u00e9 Daumier, autour de 1860).&nbsp;<a href=\"https:\/\/de.wikipedia.org\/wiki\/Der_eingebildet_Kranke\">Wikimedia<\/a><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Tout comme on ne s\u2019improvise pas m\u00e9decin, on ne s\u2019improvise pas manager non plus. La n\u00e9gociation, l\u2019intelligence relationnelle ou encore le leadership sont des qualit\u00e9s essentielles qui oscillent entre inn\u00e9it\u00e9 et acquisition. On peut ais\u00e9ment transposer le ridicule provoqu\u00e9 par l\u2019imposture de Sganarelle \u00e0 certaines situations manag\u00e9riales. Le nouveau manager se retrouve alors parachut\u00e9 du jour au lendemain dans un r\u00f4le qui n\u2019est pas le sien par un simple m\u00e9canisme de promotion. Il devient manager malgr\u00e9 lui.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le cas du \u00ab&nbsp;sale con&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p>Le \u00ab&nbsp;sale con&nbsp;\u00bb ou&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.littlebrown.co.uk\/titles\/robert-sutton\/the-no-asshole-rule\/9780749954031\/\">\u00ab&nbsp;asshole&nbsp;\u00bb<\/a>&nbsp;pour reprendre le terme du professeur Robert Sutton que l\u2019on peut rencontrer dans les organisations est l\u2019arch\u00e9type de ce que Rosset appelle la b\u00eatise du second degr\u00e9. Tel Mo\u00efse sauv\u00e9 des eaux, le \u00ab&nbsp;sale con&nbsp;\u00bb pense \u00e9chapper \u00e0 la b\u00eatise en brandissant un pseudo-vernis manag\u00e9rial en guise de paratonnerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 le caract\u00e8re frivole de la s\u00e9mantique utilis\u00e9e par Sutton, le sujet est tr\u00e8s s\u00e9rieux voire m\u00eame capital pour les organisations. Pour ce th\u00e9oricien du management, il appara\u00eet indispensable d\u2019analyser le comportement des individus pour en comprendre les cons\u00e9quences organisationnelles. Sutton \u00e9tablit notamment une distinction entre le \u00ab&nbsp;sale con occasionnel&nbsp;\u00bb et le \u00ab&nbsp;sale con certifi\u00e9&nbsp;\u00bb. Le premier a pu se laisser aller ponctuellement \u00e0 un comportement d\u00e9plac\u00e9 tandis que le second use en permanence d\u2019une attitude toxique envers ses subordonn\u00e9s. M\u00eame si le premier doit faire l\u2019objet d\u2019une surveillance, le second repr\u00e9sente un v\u00e9ritable danger pour les organisations.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Moli\u00e8re, il faut se hisser au-del\u00e0 du discours de Sganarelle et des protagonistes pour comprendre la port\u00e9e globale de la pi\u00e8ce. Il s\u2019agit alors de d\u00e9passer la lettre du texte \u00e0 proprement parler pour en comprendre l\u2019esprit. Dans \u00ab&nbsp;le M\u00e9decin malgr\u00e9 lui&nbsp;\u00bb, Moli\u00e8re nous propose plus largement une satire de la m\u00e9decine de son temps qui reste encore valable de nos jours.Acte II, sc\u00e8ne 4 du&nbsp;<em>M\u00e9decin malgr\u00e9 lui<\/em>&nbsp;: Sganarelle \u00ab&nbsp;ausculte&nbsp;\u00bb Lucinde (Th\u00e9\u00e2tre Hatier, 2015).<\/p>\n\n\n\n<p>Le jargon p\u00e9dantesque employ\u00e9 par Sganarelle est un moyen efficace pour \u00e9laborer une critique acerbe des th\u00e9ories et des pratiques m\u00e9dicales en vigueur. Si le cas particulier de Sganarelle rel\u00e8ve davantage d\u2019une b\u00eatise du premier degr\u00e9 en raison de son inculture scientifique, le cas plus g\u00e9n\u00e9ral des m\u00e9decins est la parfaite illustration d\u2019une b\u00eatise du second degr\u00e9. Moli\u00e8re fustige ici le mythe du m\u00e9decin thaumaturge capable d\u2019accomplir des miracles. En r\u00e9alit\u00e9, le praticien ne fait que reprendre les dires des Anciens, sans les contr\u00f4ler par l\u2019exp\u00e9rience. L\u2019honneur est sauf tant que la th\u00e9orie est respect\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le recours syst\u00e9matique aux sentences latines est aussi une des caract\u00e9ristiques de l\u2019art m\u00e9dical de l\u2019\u00e9poque. Que personne n\u2019y comprenne rien importe peu, l\u2019essentiel pour le m\u00e9decin, c\u2019est de se comprendre lui-m\u00eame. Une telle attitude est le sympt\u00f4me aigu d\u2019une autosuffisance identitaire qui refuse de s\u2019ouvrir \u00e0 autrui, de dialoguer et d\u2019argumenter. D\u00e8s lors, Moli\u00e8re s\u2019inscrit dans la longue tradition litt\u00e9raire de la satire des m\u00e9decins. On les moque, on rit d\u2019eux pour d\u00e9noncer leur inefficacit\u00e9 ainsi que leur vanit\u00e9 et leur insupportable superbe. Le \u00ab&nbsp;sale con&nbsp;\u00bb \u00e9voqu\u00e9 par Sutton est ici esquiss\u00e9 en filigrane.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;Vouloir conclure&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p>Difficile de trouver le mot de la fin sur un tel sujet. En effet, Flaubert rappelle dans sa&nbsp;<a href=\"https:\/\/flaubert.univ-rouen.fr\/correspondance\/edition\/\">\u00ab&nbsp;Correspondance&nbsp;\u00bb<\/a>&nbsp;que&nbsp;: \u00ab&nbsp;la b\u00eatise consiste \u00e0 vouloir conclure&nbsp;\u00bb. C\u2019est la volont\u00e9 qui est importante ici. En effet, toute conclusion n\u2019est pas b\u00eate. C\u2019est la volont\u00e9 de conclure, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019avoir le dernier mot, le mot de la fin qui rel\u00e8ve d\u2019une b\u00eatise profonde. Risquons-nous malgr\u00e9 tout \u00e0 quelques mots de conclusion. En mettant en sc\u00e8ne un b\u00fbcheron grossier devenu m\u00e9decin, Moli\u00e8re nous invite plus que jamais \u00e0 d\u00e9busquer les imposteurs et autres charlatans qui peuplent nos existences.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le philosophe&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Breviaire-de-la-betise\">Alain Roger<\/a>, nul doute que la b\u00eatise absolue r\u00e9sulte d\u2019un ego surdimensionn\u00e9 et d\u2019une confiance en soi in\u00e9branlable. Autosuffisance, p\u00e9danterie et sentiment insulaire, tels sont les signes de celui qui se prend pour l\u2019unique but de ses actions. En somme, qu\u2019il s\u2019agisse des m\u00e9decins ou des managers, tous feraient mieux d\u2019admettre qu\u2019ils ne sont pas omniscients, ils en seraient bien plus respectables.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><em>Article r\u00e9dig\u00e9 sous la supervision de Ghislain Deslandes, philosophe et professeur \u00e0 ESCP Business School.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;Adresse \u00e9lectronique &nbsp;Twitter23 &nbsp;Facebook137 &nbsp;Linkedin &nbsp;Imprimer Dans un essai intitul\u00e9&nbsp;\u00ab&nbsp;The&nbsp;stupidity paradox&nbsp;\u00bb, les professeurs Mats Alvesson et Andr\u00e9 Spicer mettent en garde les managers des institutions bureaucratiques qui ne laissent aucune place \u00e0 l\u2019expression de l\u2019intelligence humaine. \u00c0 cet \u00e9gard, ils parlent d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab&nbsp;stupidit\u00e9 fonctionnelle&nbsp;\u00bb. Au c\u0153ur de leur paradoxe, ils d\u00e9noncent l\u2019affectation des &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/houpier.fr\/?p=2362\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;\u00ab Le manager malgr\u00e9 lui \u00bb : quand Moli\u00e8re \u00e9claire la b\u00eatise organisationnelle&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20],"tags":[],"class_list":["post-2362","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-management"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2362","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2362"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2362\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3012,"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2362\/revisions\/3012"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2362"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2362"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/houpier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2362"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}